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Richard Stallman et la révolution du logiciel libre - Une biographie autorisée
Chapitre
4
Destituer Dieu
2009-11-25 / 2010-01-18


Malgré leur relation tendue, Richard Stallman hérita de sa mère une même passion pour la politique progressiste. Ce trait de caractère marquant mit toutefois quelques décennies à émerger et au cours des premières années de sa vie, il admet avoir vécu dans un « vide politique »1.
Comme la plupart des Américains sous Eisenhower, la famille Stallman avait passé les années 1950 à tenter de retrouver une normalité perdue lors de la Deuxième Guerre mondiale.
« Le père de Richard et moi-même étions des démocrates, mais ça s’arrêtait là, raconte madame Lippman, se rappelant leurs années dans le Queens. Nous n’étions guère impliqués dans la politique locale ou nationale. »
Tout changea à la fin des années 1950 lorsqu’Alice divorça de Daniel Stallman. Le retour à Manhattan fut plus qu’un simple changement d’adresse : ce fut une nouvelle identité, une nouvelle indépendance, et la fin brutale de la tranquillité.
« C’est là que mon goût pour l’activisme est né. Lorsque je me suis rendue à la bibliothèque municipale, alors que nous étions encore dans le Queens, j’ai constaté qu’il n’y avait qu’un seul livre sur le divorce, se rappelle-t-elle. La bibliothèque était très encadré par l’Église catholique, du moins à Elmhurst, où nous vivions. C’est sans doute la première fois que j’entrevoyais les forces qui contrôlaient nos vies subrepticement. »
De retour dans les quartiers de son enfance, au nord-ouest de Manhattan, Mme Lippman fut surprise des changements survenus depuis son départ vers le Hunter College, quinze ans plus tôt. Après la guerre, l’explosion de la demande en logements avait transformé le quartier en champ de bataille politique. D’un bord se tenaient les politiciens municipaux pro-développement et les affairistes prêts à démolir et transformer en bureaux de nombreux immeubles du quartier pour faire face à l’afflux d’employés en col blanc. De l’autre, les locataires irlandais et porto-ricains pauvres qui s’étaient trouvé un refuge abordable dans le quartier.
Au début, Mme Lippman ne savait quel camp choisir. En tant que nouvelle arrivante, elle se sentait attirée par un logement neuf ; mais en tant que mère célibataire aux faibles revenus, elle partageait les mêmes difficultés que les plus pauvres des locataires laissés pour compte d’un nombre croissant de projets destinés aux résidents les plus riches. Indignée, elle chercha un moyen de combattre cette machine politique qui essayait de transformer son voisinage en clone du quartier chic de New York Upper East Side.
Son premier contact avec le siège local du parti démocrate eut lieu en 1958, raconte-t-elle. À la recherche d’une garderie pour son fils, elle fut scandalisée par l’état de l’un des centres municipaux destiné aux citoyens à faibles revenus. « Tout ce dont je me souviens, c’est de l’odeur de lait tourné, des couloirs sombres, et de la pénurie d’équipements. J’avais déjà été enseignante dans une école maternelle privée. Le contraste était énorme. Nous n’avons jeté qu’un regard dans la salle, et nous sommes partis. J’étais bouleversée. »
Sa visite à l’antenne du parti devait se révéler tout aussi décevante. La décrivant comme « l’éternelle salle enfumée », Mme Lippman raconte y avoir, pour la première fois, pris conscience que la corruption au sein du parti était sans doute à l’origine de l’hostilité à peine voilée de la ville envers les citoyens les moins nantis. Au lieu de retourner à l’antenne du parti, elle décida de rejoindre l’un des multiples clubs dont l’objectif était de réformer le parti démocrate et de renverser les derniers vestiges de la machinerie clientéliste du Tammany Hall. Mme Lippman et son club, le Woodrow Wilson / FDR Reform Democratic Club, commencèrent à se présenter aux réunions de planification ainsi qu’au conseil municipal, comptant bien y être entendus.
« Notre but principal était de combattre le Tammany Hall, Carmine DeSapio et son acolyte2, poursuit Mme Lippman. J’étais la représentante au conseil municipal et je me suis impliquée dans la création d’un plan de renouvellement urbain viable, qui ne se contentait pas de construire des demeures luxueuses dans le quartier. »
Ce premier engagement allait s’épanouir et mener à une plus grande activité politique durant les années 1960. En 1965, Mme Lippman affichait son soutien à des candidats politiques tel William Fitts Ryan, un démocrate élu au congrès américain avec l’aide de clubs réformistes, et l’un des premiers représentants américains à se déclarer ouvertement contre la guerre du Vietnam.
Il fallut peu de temps à Mme Lippman pour qu’elle aussi s’oppose à l’intervention des États-Unis en Indochine. « J’étais contre la guerre du Vietnam, déjà au moment de l’envoi des troupes par Kennedy, dit-elle. J’avais lu les reportages de journalistes qui racontaient les débuts du conflit. J’étais sûre qu’ils avaient raison de prédire l’enlisement. »
L’opposition à la guerre du Vietnam fit bientôt partie du quotidien du foyer Stallman-Lippman. En 1967, la mère de Richard s’était remariée. Son nouvel époux, Maurice Lippman, alors commandant de l’Air National Guard, démissionna de ses fonctions pour marquer son opposition à la guerre. Son fils, Andrew Lippman, était au MIT et donc encore admissible au sursis étudiant. Mais cette mesure allait bientôt disparaître, et rendait l’aggravation possible du conflit plus menaçante que jamais. Richard, pourtant plus jeune, risquait lui aussi d’être appelé alors que la guerre perdurait jusque dans les années 1970.
« La guerre du Vietnam était pour nous un sujet d’inquiétude constante, raconte Mme Lippman. Nous en parlions tout le temps : que ferions-nous si la guerre continuait ? Que feraient Richard et son demi-frère s’ils étaient appelés ? Nous étions tous opposés à la guerre et à l’incorporation. Nous pensions que cela était tout à fait amoral. »
Chez Richard, la guerre du Vietnam éveillait un mélange complexe d’émotions : de la confusion, de l’horreur et, en fin de compte, un sentiment profond d’impuissance politique. Enfant, il avait déjà eu du mal à tenir le coup dans l’univers modérément autoritaire de l’école privée. Il ne supportait pas l’idée du camp d’entraînement militaire ; il ne pensait pas pouvoir en ressortir sain d’esprit.
« J’étais tétanisé par la peur, j’aurais voulu faire quelque chose mais je n’avais pas le courage d’aller manifester », se souvient Stallman, dont la date d’anniversaire, le 16 mars, était dans les premières tirées au sort à la loterie tant redoutée de l’incorporation. Cela ne l’affecta pas immédiatement, car il bénéficiait d’un report automatique pour sa scolarité à l’université – l’un des derniers accordés par le gouvernement – mais le répit ne serait que temporaire. « Je ne m’imaginais pas déménager au Canada ou en Suède. L’idée de me lever comme ça et de partir seul me paraissait irréaliste ! J’étais incapable de vivre seul. Je n’étais pas de ceux qui se sentaient à l’aise face à ce genre de chose. »
Stallman dit avoir été impressionné par ceux de ses proches qui osaient s’exprimer. Il se souvient de la fierté qu’il avait éprouvée quand son père imprima et distribua un autocollant qui comparait le massacre de My Lai avec les atrocités commises par les nazis durant la Deuxième Guerre mondiale. « Je l’admirais de l’avoir fait, dit-il, mais je ne m’imaginais pas moi-même capable de quoi que ce soit de cet ordre. J’avais peur de ressortir détruit de l’armée. »
Toutefois, Stallman fut vite déçu par le ton et l’orientation que prit le mouvement de contestation. Comme pour d’autres membres du Science Honors Program3, il voyait surtout les manifestations de fin de semaine à Columbia comme un spectacle distrayant4.
Au bout du compte, il y avait pour lui autant d’irrationnel dans les forces qui menaient le mouvement contre la guerre que dans la culture des jeunes, et ces deux mouvements en devenaient indissociables. Au lieu d’aduler les Beatles, les filles de l’âge de Stallman adorèrent soudainement des agitateurs comme Abbie Hoffman et Jerry Rubin. Pour un jeune homme comme Stallman, qui peinait à comprendre ses pairs adolescents, il y avait de l’ironie dans des slogans tels que « faites l’amour, pas la guerre ». Stallman ne voulait pas faire la guerre, en tout cas pas en Asie du Sud-Est et pour autant, personne ne lui demandait de faire l’amour…
« Je n’aimais pas la contre-culture, se rappelle-t-il. Je n’aimais ni leur musique ni leurs drogues – dont j’avais peur. En particulier, je n’aimais pas leur anti-intellectualisme, ni leurs préjugés contre la technologie. Après tout, j’aimais les ordinateurs. Je n’aimais pas non plus l’anti-américanisme primaire que je rencontrais souvent. Il y avait des gens dont la pensée était si simpliste que s’ils désapprouvaient la conduite des États-Unis dans la guerre du Vietnam, ils devaient forcément soutenir le Nord-Vietnam. J’imagine qu’il leur était impossible d’imaginer une position plus subtile. »
De tels commentaires soulignent un trait essentiel pour la maturation politique de Stallman. Pour lui, l’assurance politique était directement liée à sa confiance en soi. Jusqu’en 1970, il se sentait peu sûr de lui hors du domaine des mathématiques et des sciences. Mais c’est précisément cette assurance toute mathématique qui lui permit d’analyser, en termes purement logiques, l’extrémisme du mouvement contre la guerre, et de lui opposer une faille de raisonnement. Bien qu’opposé à celle du Vietnam, Stallman ne voyait en effet aucune raison de désavouer la guerre elle-même comme moyen de défense de la liberté ou de lutte contre les injustices.
Dans les années 1980, un Stallman plus confiant décida de rattraper sa passivité d’autrefois en participant à des rassemblements en faveur du droit à l’avortement, à Washington DC. « J’étais mécontent d’avoir manqué à mon devoir de protestation contre la guerre du Vietnam », explique-t-il.






En 1970, lorsqu’il partit pour Harvard, Stallman laissa derrière lui les conversations quotidiennes à la table du dîner sur la politique ou la guerre. Rétrospectivement, il décrit le passage de l’appartement maternel de Manhattan au dortoir de Cambridge comme une « évasion ». Il pouvait désormais se réfugier dans sa chambre à tout moment et avoir la paix. Une vision fort différente de celle de certains de ses camarades qui, l’ayant observé, avaient vu peu de signes suggérant une expérience libératrice.
Dan Chess, l’ancien camarade de classe du SHP également admis à Harvard, s’en souvient : « Il semblait plutôt malheureux les premiers temps. On voyait bien que l’interaction humaine lui posait de réelles difficultés, or elle était inévitable à Harvard. C’était un endroit intensément social. »
Pour faciliter la transition, Stallman se repliait sur ses domaines d’excellence : les mathématiques et les sciences. Comme les autres anciens élèves du SHP, il réussit aisément l’examen de qualification à Math 55, le légendaire cours de type « camp d’entraînement » pour les nouveaux étudiants en majeure de mathématiques à Harvard.
Dans cette classe, ceux qui venaient du SHP formaient une équipe soudée. « Nous étions la mafia des maths, relate Chess en riant. Harvard n’était rien, comparé au SHP ». Et pour obtenir le droit de se vanter, Stallman, Chess et les autres devaient triompher de ce cours qui promettait l’équivalent de quatre ans de mathématiques en deux semestres, et qui favorisait les vrais passionnés.
« C’était un cours extraordinaire », raconte David Harbater, ancien membre de la « mafia des maths », aujourd’hui professeur de mathématiques à l’université de Pennsylvanie. « On peut affirmer sans crainte qu’il n’y a jamais eu de cours d’entrée d’université aussi intensif et avancé. Pour que les gens s’en rendent compte, je précise d’habitude que dès le deuxième semestre, entre autres choses, nous discutions la géométrie différentielle des espaces de Banach. C’est là que les yeux s’écarquillent, car la plupart des gens ne commencent à en parler qu’en troisième cycle. »
De soixante-quinze étudiants, la classe s’est rapidement réduite à vingt vers la fin du second semestre. De ces vingt, raconte Harbater, « seulement dix savaient réellement ce qu’ils faisaient ». De ces dix, huit deviendraient professeurs de mathématiques, et un enseignerait la physique. « Le dernier, conclut Harbater, était Richard Stallman. »
Seth Breidbart, lui aussi vétéran du SHP et de Math 55, se souvient que même alors, Stallman se distinguait de ses collègues : « Il était étrangement pointilleux, poursuit Breidbart. En mathématiques, il y a une technique standard que tout le monde fait de travers. C’est un abus de notation où vous devez définir une fonction, et ce que vous faites, c’est la définir et ensuite prouver qu’elle est bien définie. Sauf que la première fois qu’il l’a faite et présentée, il a défini une relation et prouvé ensuite que c’était une fonction. C’est exactement la même preuve, mais il a utilisé la bonne terminologie, ce que personne d’autre ne faisait. Voilà, c’était Richard tout craché. »
Ce fut en Math 55 que Richard Stallman commença à cultiver sa réputation de génie. Breidbart en convint, mais Chess, à la fibre plus compétitive, mit du temps à l’accepter. Il dit n’avoir réalisé l’éventualité que Stallman soit le meilleur mathématicien de la classe que l’année suivante. Chess, aujourd’hui professeur de mathématiques à Hunter College, s’en souvient : « C’était pendant le cours d’Analyse réelle. Je me souviens effectivement que, dans une démonstration sur les mesures de nombres complexes, Richard proposa une idée qui était une métaphore de l’équation différentielle. C’était la première fois que je voyais quelqu’un résoudre un problème d’une manière originale et brillante à la fois. »
Ce fut pour Chess un moment troublant. Tel un oiseau heurtant une fenêtre en plein vol, il allait lui falloir quelque temps pour réaliser que certains niveaux d’intuition étaient tout simplement hors de sa portée.
« C’est ainsi avec les mathématiques, reprend Chess. Vous n’avez pas besoin d’être un mathématicien de haut niveau pour reconnaître un grand talent mathématique. Je savais que j’étais un bon mathématicien, mais je pouvais aussi voir que je n’occupais pas le premier rang. Si Richard l’avait voulu, il serait devenu un mathématicien hors pair. »5






Le succès académique de Stallman était à la mesure de son échec dans l’arène sociale. Même lorsque les autres membres de la mafia des maths se rassemblaient pour s’attaquer aux problèmes, il préférait travailler seul. Il en allait de même pour son quotidien. Ainsi dans sa demande d’hébergement à Harvard, Stallman avait-il été clair sur ses préférences. « J’avais écrit que je souhaitais un camarade de chambre invisible, inaudible et intangible », dit-il. Par un rare accès de lucidité bureaucratique, l’administration de Harvard accepta sa demande en lui octroyant une chambre individuelle au cours de sa première année.
Breidbart, le seul de la mafia des maths à partager le même bâtiment que Stallman cette année-là, raconte comment ce dernier apprit lentement mais sûrement à interagir avec les autres. Il se souvient que les autres étudiants du dortoir, impressionnés par sa logique imparable, commençaient à solliciter ses interventions lorsqu’un débat intellectuel faisait rage dans la salle à manger ou les pièces communes.
« Nous avions ces discussions à bâtons rompus où nous refaisions le monde et imaginions les conséquences d’un événement, se rappelle Breidbart. Supposons que quelqu’un découvre un sérum d’immortalité. Que faites-vous ? Qu’en seront les résultats politiques ? Si vous le donnez à tout le monde, la planète est vite surpeuplée et l’humanité meurt. Si vous limitez le sérum, si vous décidez que seuls ceux vivant actuellement peuvent en avoir mais pas leurs enfants, alors vous créez une inégalité de classe. Dans ce genre de discussions, Richard était simplement le meilleur pour voir les conséquences insoupçonnées de toute décision. »
Stallman se rappelle fort bien ces discussions. « J’étais toujours en faveur de l’immortalité, dit-il. De quelle autre manière pourrions-nous voir ce que sera le monde dans deux cents ans ? » Il commença d’ailleurs par curiosité à demander autour de lui ce que chacun répondrait si l’immortalité lui était offerte. « J’ai été choqué de constater que la plupart considéraient l’immortalité comme une mauvaise chose, dit-il. Beaucoup disaient que la mort était une bonne chose car il n’y a pas d’intérêt à vivre en état de décrépitude mais, d’un autre côté, les mêmes considéraient que le vieillissement est positif car il prépare à la mort. Aucun pourtant ne reconnaissait le caractère circulaire de ce raisonnement. »






Malgré sa réputation de mathématicien et de rhéteur de premier ordre, Stallman se tenait à l’écart des concours qui auraient définitivement confirmé son génie. Vers la fin de la première année à Harvard, Breidbart se souvient comment son condisciple évita ostensiblement l’examen Putnam, une prestigieuse épreuve de mathématiques ouverte aux étudiants américains et canadiens. En plus de leur donner une occasion de se mesurer à leurs pairs, Putnam était le premier instrument de recrutement dans les départements académiques de mathématiques. Selon une légende qui courait sur le campus, le meilleur score vous qualifiait automatiquement pour l’obtention d’une bourse universitaire à l’école de votre choix, Harvard inclus.
Comme le cours de Math 55, l’épreuve Putnam était impitoyable. D’une durée de six heures, en deux volets, elle semblait clairement conçue pour séparer le bon grain de l’ivraie. Breidbart la décrit comme étant de loin la plus difficile à laquelle il ait participé. « Pour vous donner une idée de la difficulté, commence Breidbart, la note maximale était de 120, et ma note la première année était dans les 30. Et encore, cette note était suffisamment bonne pour me classer 101e à l’échelle du pays. »
Étonné que Stallman, le meilleur étudiant de la classe, ait évité ce test, Breidbart raconte comment, avec un collègue de classe, ils le coincèrent dans la salle à manger commune pour lui demander des explications. « Il disait qu’il avait peur de ne pas bien réussir », se souvient-il. Breidbart et son ami recopièrent de mémoire sur un bout de papier quelques-uns des problèmes posés. « Il les a tous résolus, rapporte Breidbart, et j’en étais arrivé à la conclusion que ‘ne pas bien réussir’ signifiait pour lui finir deuxième ou se tromper quelque part. »
Stallman se souvient de cet épisode un peu différemment. « Je me rappelle qu’ils m’avaient apporté les questions, et il est possible que j’en aie résolu une, mais je suis certain de ne pas les avoir toutes résolues », dit-il.
Néanmoins, Stallman confirme ce que disait Breidbart : c’est bien par peur qu’il n’avait pas passé le test. Malgré un empressement notoire à signaler les faiblesses intellectuelles de ses pairs et professeurs en classe, Stallman haïssait et craignait la compétition directe – pourquoi alors ne pas tout simplement l’éviter ?
« C’est pour cette même raison que je n’ai jamais aimé les échecs, renchérit Stallman. Lorsque je jouais, j’étais si absorbé par la crainte de faire la moindre erreur (et de perdre) que j’en faisais des bêtises très tôt dans la partie. La crainte devenait une prophétie se réalisant d’elle-même ». Stallman se tenait donc à l’écart des échecs.
Savoir si de telles peurs ont finalement éloigné Stallman d’une carrière en mathématiques est sans importance. À la fin de sa première année à Harvard, d’autres centres d’intérêt allaient l’éloigner de ce domaine. La programmation informatique, objet d’une fascination latente durant ses années de collège, devenait une passion véritable. Alors que d’autres étudiants de mathématiques trouvaient un refuge occasionnel dans les cours d’art ou d’histoire, Stallman se ressourçait dans le laboratoire de sciences informatiques.
Son premier contact réel avec la programmation informatique au centre scientifique d’IBM à New York avait éveillé en lui le désir d’en apprendre plus. « Vers la fin de ma première année à Harvard, je commençais à avoir assez de courage pour aller visiter les labos informatiques et voir ce qu’ils avaient. Je leur demandai s’ils avaient des copies supplémentaires de manuels que je pourrais lire. » Emportant ces manuels chez lui, Stallman examina les spécifications des machines afin d’en apprendre davantage sur les différents modèles d’ordinateurs.






Un jour, vers la fin de sa première année universitaire, il entendit parler d’un laboratoire spécialisé près du MIT. Celui-ci était situé au neuvième étage d’un immeuble du Tech Square : un ensemble de bureaux essentiellement commercial que le MIT avait construit en face du campus. Selon les rumeurs, le laboratoire se consacrait à l’intelligence artificielle, une science de pointe, et s’enorgueillissait de son lot de programmes informatiques et de machines ultramodernes. Intrigué, Stallman décida de s’y rendre.
Le trajet était court, environ trois kilomètres à pied, dix minutes en train, mais comme il allait bientôt le découvrir, le MIT et Harvard peuvent donner l’impression d’être les pôles opposés d’une même planète. Avec ses connexions labyrinthiques entre édifices, le campus de l’institut présentait une architecture complexe contrastant avec le spacieux village colonial de Harvard.
Des deux, les méandres du MIT étaient plus du goût de Stallman, comme l’était d’ailleurs le corps étudiant : une collection de « geeks » et d’anciens lycéens inadaptés, plus connus pour leur prédilection pour les canulars.
Le AI Lab, laboratoire d’intelligence artificielle du MIT, contrastait tout autant avec les laboratoires informatiques de Harvard. Nul gardien ni liste d’attente pour l’accès aux terminaux, et nulle atmosphère feutrée semblant dire : « regardez, mais ne touchez pas. »
Au lieu de cela, Stallman trouva une collection de terminaux ouverts et de bras robotiques, vraisemblablement les artefacts de quelque expérience en intelligence artificielle. Lorsqu’il rencontra un employé du laboratoire, il demanda s’il y avait des manuels supplémentaires à prêter à un étudiant curieux. « Il y en avait, mais beaucoup de choses n’étaient pas documentées, se souvient Stallman. C’étaient des hackers après tout », ajoute-t-il amusé, en référence à cette tendance qu’ont les hackers de passer à de nouveaux projets sans prendre le temps de documenter les anciens.
Stallman repartit avec bien plus qu’un manuel : un emploi. Son premier projet consistait à écrire un simulateur de PDP-11 pouvant tourner sur un PDP-10. Il revint au AI Lab la semaine suivante, s’accapara un terminal disponible et commença à écrire le code.
Rétrospectivement, Stallman ne note rien d’inhabituel à la bonne volonté dont fit preuve le AI Lab en acceptant un novice au premier coup d’œil. « C’était comme ça à cette époque, dit-il. C’est toujours comme ça aujourd’hui. J’embauche volontiers quelqu’un quand je le rencontre et que je vois qu’il est bon. Pourquoi attendre ? Les gens étouffants, qui insistent pour mettre de la bureaucratie partout, n’ont rien compris. Si une personne est compétente, elle ne devrait pas avoir à passer par un long et fastidieux processus d’embauche. Elle devrait être assise à un ordinateur en train d’écrire du code informatique. »
Pour un avant-goût de ce qu’il appelait la « bureaucratie étouffante », Stallman n’avait eu qu’à visiter les laboratoires informatiques de Harvard. L’accès aux terminaux y était attribué au compte-gouttes selon le rang académique. En tant qu’étudiant de premier cycle, il devait parfois attendre jusqu’à quatre heures. Une formalité supportable en soi, mais frustrante dans son principe. Faire le pied de grue pour un terminal public, tout en sachant qu’une demi-douzaine de machines étaient inutilisées dans les bureaux fermés à clé des professeurs, paraissait le comble de l’absurde. Même si Stallman continuait à se rendre occasionnellement dans les labos informatiques de Harvard, il préférait la politique plus égalitaire du AI Lab au MIT. « C’était une bouffée d’oxygène, dit-il. Ici, les gens semblaient davantage préoccupés par le travail que par le statut. »






Stallman apprit rapidement que la politique du premier venu, premier servi du AI Lab était due aux efforts de quelques personnes vigilantes. La plupart d’entre elles venaient du projet MAC6, le programme de recherche subventionné par le Département de la Défense qui avait donné naissance au tout premier système d’exploitation à temps partagé. D’autres étaient déjà des légendes dans le monde de l’informatique, à commencer par Richard Greenblatt, l’expert maison en langage Lisp et auteur de MacHack, le programme de jeu d’échecs ayant humilié Hubert Dreyfus, un détracteur de l’intelligence artificielle. Il y avait aussi Gerald Sussman, l’auteur du programme robotique HACKER pour la résolution de problèmes et la planification. Et il y avait Bill Gosper, le génie de la maison en mathématiques, alors plongé dans un marathon de programmation qui dura dix-huit mois, motivé par les implications philosophiques du jeu LIFE (« jeu de la vie »)7.
Les membres de ce groupe soudé se disaient « hackers ». Avec le temps, ils étendirent cet attribut à Stallman et lui inculquèrent la déontologie traditionnelle de « l’éthique hacker ». Dans leur soif d’explorer les limites de ce qu’ils pouvaient faire faire à un ordinateur, les hackers pouvaient rester assis devant un terminal trente-six heures durant si le défi leur semblait en valoir la chandelle. Cela signifiait avoir accès à tout moment à un ordinateur (si personne d’autre ne l’utilisait) ainsi qu’aux informations qui permettaient de l’utiliser.
Les hackers parlaient ouvertement de changer le monde par les logiciels, et Stallman hérita ce dédain instinctif du hacker pour tout obstacle empêchant la réalisation de cette noble cause. Les trois principales barrières identifiées étaient les logiciels de piètre qualité, la bureaucratie universitaire et l’égoïsme.
Stallman devint familier du folklore des hackers et des histoires où s’illustrait leur créativité, notamment pour contourner les obstacles. Cela incluait les nombreuses techniques de « libération » des terminaux séquestrés dans les bureaux des professeurs. Contrairement à leurs homologues gâtés de Harvard, les professeurs du MIT disposaient d’un nombre limité de terminaux et avaient la sagesse de ne pas en disposer comme d’une propriété privée. Si quelqu’un enfermait par erreur un terminal la nuit, les hackers étaient prompts à en « libérer » l’accès – et à faire quelque remontrance à celui qui avait ainsi lésé la communauté. Certains se livraient ainsi au crochetage de serrure (le « hack de verrou »), d’autres en ôtaient quelques dalles du plafond et escaladaient le mur. Au neuvième étage, certains faisaient de la spéléologie dans les faux plafonds où passait le câblage informatique. « On m’avait même montré un petit chariot muni d’un lourd cylindre de métal qui avait servi à enfoncer la porte d’un des bureaux des professeurs », raconte Stallman. Cela dit, Gerald Sussman, membre du MIT et hacker qui travailla au AI Lab avant Stallman, conteste cette histoire. Selon lui, les hackers n’enfonçaient pas de portes.
Avec obstination, ils veillaient à ce que le travail au laboratoire ne soit pas gêné par les demandes des professeurs. Ils tenaient compte des besoins de chacun en insistant pour que cela ne gêne personne d’autre. Par exemple, si un professeur souhaitait protéger du vol l’un de ses objets, il s’entendait répondre : « Personne ne fera d’objection à ce que vous fermiez votre bureau à clef – quoique cela manque de convivialité – tant que vous n’y enfermez pas le terminal du laboratoire. »
Même si, au AI Lab, la population universitaire surpassait largement en nombre celle des hackers, ces derniers faisaient prévaloir leur éthique. Et pour cause : n’étaient-ils pas en effet ces employés et étudiants qui avaient conçu et construit les pièces d’ordinateurs, et écrit quasi tous les programmes utilisés au laboratoire ? N’étaient-ils pas ceux qui faisaient tourner l’ensemble ?
Leur travail était essentiel et ils refusaient la moindre pression. Travaillant aussi bien sur des projets personnels qu’à la demande des utilisateurs, ils passaient le plus clair de leur temps à optimiser toujours plus les machines et les logiciels – y compris dans le cadre de leurs propres projets. Comme ces jeunes fous de mécanique automobile (hot-rodders), ils voyaient dans le bricolage de ces machines une fin en soi.






Le système d’exploitation pilotant l’ordinateur central PDP-10 du labo était l’expression la plus manifeste de cette passion. Conçu et nommé en réaction au CTSS8, le système originel du projet MAC, l’ITS, abréviation de Incompatible Time Sharing System, intégrait l’éthique hacker dans sa conception même.
À cette époque, le CTSS était jugé trop restrictif dans sa conception, car il limitait la possibilité pour le programmeur de modifier et d’améliorer, si nécessaire, l’architecture interne du logiciel.
Selon la légende, la création de l’ITS avait aussi une visée politique. Alors que le CTSS était conçu pour l’IBM 7094, l’ITS était compilé spécifiquement pour le PDP-6. En laissant les hackers programmer le système, l’administration du AI Lab garantissait qu’ils seraient seuls à pouvoir l’utiliser aisément. Dans le monde de la recherche universitaire, féodal sous certains aspects, la manœuvre fut une réussite. Bien que le PDP-6 fût la propriété commune de plusieurs départements, les chercheurs du AI Lab furent bientôt les seuls à l’exploiter. Avec l’ITS sur le PDP-6, le laboratoire put afficher son indépendance vis-à-vis du projet MAC juste avant l’arrivée de Stallman.
En 1971, l’ITS fut migré sur le PDP-10, nouveau mais compatible, laissant au PDP-6 certaines applications autonomes annexes. Le PDP-10 avait une très grande capacité de mémoire pour l’époque, l’équivalent d’un méga-octet, ce qui fut doublé à la fin des années 1970. Du côté du projet MAC, on avait acheté deux autres PDP-10 et installé ces derniers au neuvième étage. L’ITS tournait sur les trois machines.
Ces machines furent en outre améliorées par les hackers spécialisés dans le matériel informatique. Ils implémentèrent notamment le système de mémoire virtuelle paginée – qui allait permettre au PDP-10 de s’affranchir de certaines limitations matérielles de mémoire9.
En tant qu’apprenti hacker, Stallman s’enticha rapidement de l’ITS. Bien qu’inaccessible au commun des non-hackers, le système affichait insolemment des caractéristiques que la plupart de ses équivalents commerciaux n’offriraient pas avant au moins une décennie : le multitâche, le lancement du débogueur dès l’exécution des programmes, ou encore l’édition en mode multiligne plein-écran.
« L’ITS avait un mécanisme interne très élégant permettant à un programme d’en examiner un autre, se souvient Stallman. Vous pouviez analyser tous les états d’un autre programme d’une manière propre et bien détaillée ». Des possibilités non seulement très pratiques pour le débogage, mais qui permettaient aussi à des programmes d’en contrôler, démarrer ou stopper d’autres.
Autre fonction appréciée, la possibilité pour un programme de geler, entre deux instructions, la tâche d’un autre. Sur d’autres systèmes d’exploitation, une opération semblable aurait pu provoquer un arrêt du programme au beau milieu d’un appel système, avec un état interne impossible à connaître pour l’utilisateur et dénué d’une signification déterminée. Grâce à l’ITS, le contrôle des opérations étape par étape devenait fiable et cohérent.
« Si vous disiez ‘arrête le travail’, le programme s’arrêtait toujours en mode utilisateur. Il s’arrêtait entre deux instructions sur ce mode, et tout le travail était ordonné jusqu’à ce point-là, raconte Stallman. Si vous disiez ‘reprends le travail’, il continuait proprement. En plus, si vous aviez à changer l’état (explicitement visible) de la tâche avant de la relancer, tout restait cohérent. Il n’y avait d’état caché nulle part. »






Dès septembre 1971, le hacking au AI Lab du MIT était devenu une activité régulière dans l’agenda hebdomadaire de Stallman. Du dimanche au vendredi, il était à Harvard ; dès le vendredi après-midi, il prenait le métro vers le MIT pour y passer le week-end. Il s’arrangeait pour être sûr d’arriver avant le départ de la traditionnelle excursion du dîner. Rejoignant cinq ou six autres hackers dans leur quête nocturne de nourriture chinoise, il sautait à bord d’une vieille voiture pour passer le pont de Harvard en direction de Boston, non loin de là. Pendant les deux heures suivantes, lui et ses collègues discutaient de tout, passant de l’ITS à la logique interne de la langue chinoise et de son système d’idéogrammes. Après le dîner, le groupe s’en retournait au MIT et programmait jusqu’à l’aurore, ou décidait de retourner à Chinatown vers trois heures du matin.
Stallman passait parfois toute la matinée du samedi à programmer ou dormir sur un canapé. Au réveil, il se remettait au travail ou retournait à un restaurant chinois, avant de rentrer à Harvard. Il lui arrivait de rester jusqu’au dimanche. Ces délicieux repas lui permettaient de pallier la médiocrité de ceux servis aux cantines de Harvard, où il ne trouvait en moyenne comestible qu’un repas par jour – il n’y appréciait pas les petits déjeuners, de surcroît à un moment de la journée où il sommeillait.
Pour l’excentrique marginal fréquentant peu ses condisciples, c’était une expérience grisante que de soudainement flâner avec des gens partageant sa prédilection pour les ordinateurs, la science-fiction et la nourriture chinoise. Quinze ans après, lors d’un discours à l’Institut Technique Royal de Suède, Stallman se remémore l’époque avec nostalgie : « Je me souviens des levers de soleil, qu’on admirait depuis la voiture en revenant de Chinatown. C’était magnifique à voir, c’est un moment si calme dans la journée. L’instant est merveilleux pour se préparer au coucher. C’est si bon de rentrer chez soi au petit matin et d’entendre le chant des oiseaux. On se sent profondément serein, content du travail de la nuit. »10






Plus Stallman fréquentait les hackers, plus il faisait sienne leur vision du monde. Lui-même grand défenseur de la liberté individuelle, il commença à y mêler le sens d’une responsabilité envers la communauté. Lorsque les autres violaient le code commun, Stallman n’hésitait pas à le faire observer. Moins d’un an après sa première visite, il faisait déjà partie de ceux qui « libéraient » les terminaux appartenant à l’ensemble du laboratoire.
Stallman ajouta même sa touche personnelle à cet art. La méthode classique lui paraissait trop difficile11. Une autre méthode consistait à faire coulisser les dalles du plafond afin de franchir le mur. Cela fonctionnait parfaitement (tant qu’il y avait un bureau à l’intérieur sur lequel prendre appui), avec toutefois le très désagréable inconvénient de se trouver rapidement couvert de fibres de verre irritantes.
Stallman y remédia. Au lieu de passer une tige sous la porte, pourquoi ne pas la glisser entre les deux panneaux au-dessus du montant de la porte ? Il essaya et, à la place du fil de fer, il laissa pendre une longue boucle de ruban magnétique en « U » terminée par un morceau de ruban adhésif, face collante vers le haut. En la glissant par-dessus la porte et en l’agitant jusqu’à ceinturer la poignée, il n’avait plus qu’à remonter le ruban jusqu’à ce que l’adhésif prenne. Il tirait ensuite sur l’une des extrémités pour faire tourner la poignée. Comme on pouvait s’y attendre, la porte s’ouvrait. Il avait ainsi donné sa touche personnelle à l’art d’ouvrir des portes closes. « Parfois vous deviez frapper la porte du pied après avoir tourné la poignée, ajoute-t-il, se souvenant du petit défaut de la nouvelle méthode. Il fallait un bon sens de l’équilibre pour réussir ce geste tout en se tenant debout sur une chaise posée sur un bureau. »
Ces exemples montrent simplement que Stallman se sentait prêt à parler et agir pour défendre ses convictions politiques. La culture de l’action directe qui régnait au AI Lab l’avait suffisamment inspiré pour effacer en lui toute trace de la passivité de son adolescence. Ouvrir un bureau pour libérer un terminal n’était pas la même chose que de participer à une manifestation, mais d’une certaine manière, c’était bien plus efficace : cela résolvait les problèmes dans l’instant.






Pendant ses dernières années à Harvard, Stallman commença à y appliquer les leçons fantasques et irrévérencieuses apprises au AI Lab. « Vous a-t-il raconté l’histoire du serpent ? demande sa mère. Lui et ses compères de dortoir avaient soumis la candidature d’un serpent pour des élections étudiantes. Apparemment, le serpent a obtenu un nombre considérable de votes. » 12
Stallman se rappelle que le serpent avait attiré un nombre significatif de votes, principalement parce qu’il portait le même nom de famille que son propriétaire. « Les gens croyaient sans doute voter pour son maître, dit Stallman. Nos affiches de campagne disaient que le serpent ‘rampait vers’ son siège. Nous disions aussi que c’était un candidat at large (c’est-à-dire sans district, mais aussi, pour un criminel, ‘en fuite’) puisqu’il avait grimpé dans le mur par une bouche de ventilation quelques semaines auparavant, et que personne ne savait où il se trouvait. » Stallman et ses amis nominèrent aussi le fils du concierge, alors âgé de trois ans. « Son principal slogan de campagne électorale était la retraite obligatoire à l’âge de sept ans », se souvient Stallman.
Les canulars de Harvard n’étaient rien en comparaison des faux candidats du campus du MIT. L’une des plus belles réussites fut un chat dénommé Woodstock qui dépassa en votes tous les candidats humains au cours d’un scrutin à l’échelle du campus. « Ils n’ont jamais annoncé combien de votes Woodstock avait obtenu, et les ont traités comme nuls, se souvient Stallman. Mais le grand nombre de votes nuls suggérait que le chat avait réellement gagné. Deux ou trois ans plus tard, une voiture a écrasé Woodstock de manière suspecte. Personne ne sait si le conducteur travaillait pour l’administration du MIT ». Stallman précise ne pas avoir participé à la candidature de Woodstock, « mais j’en étais admiratif », ajoute-t-il.13






Au AI Lab, les activités politiques de Stallman avaient une tonalité plus tranchante. Pendant les années 1970, les hackers devaient affronter les mises en cause régulières des membres de la faculté et de ses administrateurs. Ces derniers voulaient mettre fin à l’ITS et à son fonctionnement à la mode hacker. L’ITS permettait en effet à quiconque de s’installer derrière un terminal et de faire ce qu’il voulait, y compris ordonner l’arrêt du système cinq minutes plus tard. Et si l’arrêt du système était demandé sans bonne raison, un autre hacker pouvait en annuler la commande.
Or, au milieu de la décennie, de plus en plus d’enseignants (surtout ceux qui n’avaient pas baigné dans la culture du MIT) demandèrent un système de fichiers sécurisé pour protéger l’accès à leurs données. Comme d’autres systèmes d’exploitation présentaient cette fonctionnalité, ces utilisateurs avaient pris l’habitude de vivre avec le sentiment qu’ils étaient protégés contre quelque chose de dangereux.
Malgré tout, sur l’insistance de Stallman et des autres hackers, le AI Lab demeura provisoirement une zone franche. Stallman opposait des arguments d’ordre à la fois éthique et pratique à ces exigences sécuritaires. Sur le plan éthique, il en appelait à la tradition d’ouverture et de confiance intellectuelle qui étaient la marque du AI Lab. Sur le plan pratique, il faisait valoir que la structure interne de l’ITS était construite de manière à encourager le hacking et la coopération, plutôt que sur la volonté de contrôler les utilisateurs. Toute tentative d’inverser cette conception aurait demandé une restructuration majeure du système.
Pour rendre quasi impossible une éventuelle refonte de l’ITS, Stallman utilisa le dernier champ vide de chaque descripteur de fichier pour y implémenter une fonction enregistrant le dernier utilisateur ayant modifié le fichier. Cette fonction nouvelle ne laissait plus de place pour stocker d’autres informations pour la sécurisation, et elle était si utile que personne ne pouvait sérieusement en proposer la suppression.
« Les hackers qui avaient écrit l’ITS avaient décidé qu’après tout, la protection des fichiers n’était habituellement utilisée que par un soi-disant administrateur système désireux de s’arroger du pouvoir sur tous les autres, expliqua Stallman par la suite. Or les hackers ne voulaient pas que quelqu’un ait un tel pouvoir sur eux. Ils n’ont donc pas implémenté de fonctions de ce type. Il en résultait que, peu importe ce qui pouvait se casser dans le système, vous pouviez toujours le réparer puisqu’aucun contrôle d’accès n’était en place. »
Grâce à leur vigilance, les hackers parvinrent à préserver les machines du AI Lab des artifices de la sécurisation. Non loin de là, dans un groupe du laboratoire de sciences informatiques (Laboratory for Computer Science – LCS) du MIT, l’esprit sécuritaire des enseignants gagna cependant la partie. Le groupe de recherche sur la modélisation dynamique y installa son premier système basé sur mot de passe en 1977.
Là encore, Stallman prit sur lui de corriger ce qu’il considérait comme un relâchement éthique. Accédant au code source qui contrôlait le système de mots de passe, il y intégra un programme qui déchiffrait les mots de passe chiffrés que le système enregistrait. Il se lança ensuite dans une campagne par e-mail enjoignant les utilisateurs de n’enregistrer qu’un retour chariot en guise de mot de passe. Ainsi, si un utilisateur utilisait starfish, il recevait ce message : « Je vois que vous avez choisi le mot de passe ‘starfish’. Je vous suggère d’utiliser le mot de passe ‘Entrée’. Plus facile à taper, il réfute le caractère illusoire des mots de passe et de la sécurité. »
Les usagers qui se servaient du retour chariot – c’est-à-dire ceux qui appuyaient sur la touche « Entrée » et saisissaient en fait une chaîne de caractères vide – laissaient leur compte accessible à quiconque, exactement comme cela avait été le cas peu auparavant. Et c’était bien là la logique : en refusant de fermer le verrou flambant neuf de leur compte, ces utilisateurs discréditaient l’idée même de verrou. Ils savaient que la faiblesse de cette sécurisation n’aurait pas arrêté de vrais intrus. En outre, peu importait : pourquoi s’inquiéter d’éventuels intrus ? Qui aurait voulu faire intrusion de toute façon ? Tous ceux qui venaient ne voulaient que visiter.
Lors d’une entrevue en 1984 pour le livre Hackers, Stallman note avec fierté qu’un cinquième des employés du LCS acceptèrent cet argument et employèrent la chaîne de caractères vide comme mot de passe14. Cette campagne finit pourtant par être mise en échec et au début des années 1980, même les machines du AI Lab avaient été dotées de systèmes de sécurité.
Cet épisode constitua une étape importante pour Stallman. Dans cette opposition à la sécurité informatique, il faisait appel aux idées qui avaient façonné son passé : la soif de connaissances, le mépris de l’autorité et des préjugés, et la frustration devant l’existence de règles secrètes excluant certaines personnes. Mais il exprimait aussi les principes éthiques qui allaient façonner sa vie : la responsabilité envers la communauté, la confiance, et la tendance du hacker à agir directement.
Dit en des termes communs aux programmeurs, le mot de passe vide est la version 1.0 de la vision politique de Richard Stallman – incomplète par endroits mais mûre en grande partie.
Avec le recul, Stallman hésite à donner trop de signification à un événement survenu si tôt dans sa carrière de hacker. « Au début, beaucoup de gens partageaient mon sentiment, dit-il. Le grand nombre de personnes ayant adopté la chaîne de caractères vide comme mot de passe tend à prouver que beaucoup pensaient que c’était la meilleure chose à faire. J’étais simplement enclin à militer sur ce point. »
Quoi qu’il en soit, Stallman dit que c’est au AI Lab que son esprit activiste s’est éveillé. Adolescent, il avait observé les événements politiques sans vraiment savoir ce qu’il pouvait faire ou en dire d’important. Jeune adulte, il s’exprimait sur des domaines où il se sentait très sûr de lui, tels que la conception logicielle, la responsabilité envers la communauté, et la liberté individuelle.
« J’ai rejoint cette communauté dont le style de vie impliquait le respect de la liberté d’autrui, dit-il. J’ai compris assez vite que c’était une bonne chose. Il m’aura fallu plus de temps pour réaliser qu’il y avait là un enjeu moral. »






Faire du hacking au AI Lab ne fut pas la seule activité qui lui permit de gagner en confiance. Au début de sa première année à Harvard, Stallman avait rejoint les rangs d’un groupe spécialisé dans les danses folkloriques internationales, au sein de Currier House. Il ne comptait aucunement danser jusqu’à ce qu’un ami lui fasse remarquer : « Comment peux-tu savoir que tu ne peux pas si tu n’as jamais essayé ? » À son grand étonnement, Stallman était assez doué pour la danse et y prit plaisir. Ce qui avait commencé comme une expérience finit par devenir une autre passion, avec le hacking et les études. Ce fut aussi, occasionnellement, un moyen de rencontrer des filles, même s’il n’engagea pas de relation au cours de sa carrière universitaire.
En dansant, Stallman ne se sentait plus cet enfant de dix ans maladroit dont le manque de coordination motrice avait rendu frustrants ses essais au football américain. Il se sentait confiant, agile et vivant. Au début des années 1980, il alla même plus loin et rejoignit le MIT Folk Dance Performing Group. Revêtu de l’habit traditionnel des paysans des Balkans, il prit plaisir à danser devant les spectateurs et se découvrit une aptitude à la scène qui l’aida plus tard à s’exprimer en public.
La danse et la programmation (hacking), sans réellement améliorer son aisance sociale, devaient malgré tout l’aider à surmonter le sentiment d’exclusion qui avait assombri sa vie pré-Harvardienne.






En 1977, alors qu’il assistait pour la première fois à une convention sur la science-fiction, il rencontra Nancy, une femme qui faisait de la calligraphie à la demande sur des badges. Fébrile, Stallman en commanda un avec l’inscription « Destituons Dieu » (Impeach God).
Pour lui, le message était à plusieurs niveaux. Athée depuis toujours, Stallman y vit l’ouverture d’un « deuxième front » dans le débat religieux en cours. « À l’époque, la question qui préoccupait tout le monde était de savoir si un dieu existait vraiment, se souvient-il. ‘Destituons Dieu’ abordait le problème sous un angle complètement différent. Si un dieu était si puissant qu’il ait créé le monde, mais qu’ensuite il ne fasse rien pour y corriger les problèmes, à quoi bon l’adorer ? Ne serait-il pas plus juste de le juger ? »
À un autre niveau, Stallman faisait référence au scandale du Watergate des années 1970, qui comparait effectivement Nixon à une divinité tyrannique15. Ce scandale affectait profondément Stallman.
Enfant, il avait grandi en détestant l’autorité. Adulte, il voyait sa défiance consolidée par la culture du AI Lab. Pour eux, le Watergate n’était qu’une illustration shakespearienne des luttes de pouvoir quotidiennes qui rendaient la vie si difficile à ceux qui ne bénéficiaient d’aucun privilège. Une parabole démesurée illustrant ce qui arrivait quand le peuple échangeait liberté et ouverture contre sécurité et confort.
Porté par une confiance en lui plus affirmée, Stallman arborait le badge avec fierté. Les gens assez curieux pour le questionner sur le sujet recevaient un laïus bien préparé : « Mon nom est Jéhovah, disait-il. J’ai un plan secret pour mettre fin à l’injustice et à la souffrance, mais pour des raisons de sécurité divine, je ne peux rien vous en dévoiler. J’en ai une vision globale, mais pas vous. Vous savez que je suis bon parce que je vous l’ai dit. Donc placez votre foi en moi et obéissez-moi sans vous poser de question. Sinon, cela veut dire que vous êtes mauvais, aussi vous mettrai-je sur la liste de mes ennemis et vous jetterai-je dans une fosse où l’Infernal Revenue Service16 vous fera subir un contrôle fiscal tous les ans pour l’éternité. »
Ceux qui interprétaient ce petit discours comme une parodie littérale des audiences du Watergate ne comprenaient que la moitié du message. Pour Stallman, seuls ses camarades hackers semblaient comprendre l’autre moitié. Cent ans après que Lord Acton17 eut averti que le pouvoir absolu corrompait absolument, les Américains semblaient avoir oublié le fondement de son truisme : le pouvoir, lui-même, corrompt.
Plutôt que souligner de multiples exemples de corruption mineurs, Stallman préférait s’indigner d’un système entier qui, de façon inhérente, faisait confiance au pouvoir.
« Je me suis demandé : pourquoi m’arrêter au menu fretin ?, dit-il, se souvenant du badge et de son message. Si nous y allons contre Nixon, pourquoi ne pas y aller contre Mr. Big18 ? Telles que je vois les choses, tout être ayant du pouvoir et qui en abuse, mérite qu’il lui soit retiré. »


1. Voir l’interview par Michael Gross, « Richard Stallman: High School Misfit, Symbol of Free Software, MacArthur-certified Genius » (1999).
2. Carmine DeSapio a la particularité suspecte d’être le premier patron italo-américain de Tammany Hall, la machine politique de New York. Pour plus d’informations sur DeSapio et la politique du New York d’après-guerre, voyez [Davenport, 1975].
3. Cf. chapitre 3 – NdT.
4. Chess, un autre élève du programme SHP, décrit ces manifestations comme un « bruit de fond ». « Nous étions tous politisés », dit-il, « mais les cours du SHP étaient bien plus importants. Jamais nous n’aurions séché pour aller à une manifestation. »
5. Stallman émet des doutes quant à cette affirmation : « L’une des raisons qui m’ont fait quitter les mathématiques et la physique pour la programmation, est que je n’ai jamais réussi à découvrir quelque chose de nouveau dans les deux premières, je ne faisais qu’apprendre ce que d’autres avaient fait. En programmation, je pouvais créer quelque chose d’utile chaque jour. »
6. En 1964, l'équipe du projet MAC, ayant déjà développé CTSS, donna naissance à Multics (Multiplexed Information and Computing Service). La grande leçon de ce dernier fut de démontrer qu’il était possible de sécuriser des données et d’optimiser l’utilisation du temps partagé par un système révolutionnaire de mémoire segmentée. Ken Thompson et Dennis M. Ritchie, qui travaillaient pour Bell sur le projet Multics, développèrent alors une version nommée Unics, qui deviendra Unix. Elle reprenait les mêmes principes : une programmation en langage de haut niveau (PL/I pour Multics, C pour Unix), la même hiérarchie de fichiers, un interpréteur de commande (terminal), ainsi que l’exécution des processus distincts entre eux et hiérarchisés – NdT.
7. Voir [Levy, 1984], p.144. Levy y décrit en cinq pages environ la fascination qu’avait Gosper pour LIFE, un logiciel de jeu mathématique originellement créé par le mathématicien britannique John Conway. Je recommande vivement ce livre comme complément, voire pré-requis, à celui-ci.
8. Abréviation de Compatible Timesharing System.
9. Il faut excuser la brièveté de ce résumé de la genèse de l’ITS, un système d’exploitation que bien des hackers considèrent encore comme le parangon de l’éthique hacker. Pour en savoir plus sur la signification politique du logiciel, voyez [Garfinkel and Abelson, 1999].
10. Voir la transcription de la conférence de Richard Stallman au KTH en Suède (30 octobre 1986). http://www.gnu.org/philosophy/stallman-kth.html.
11. L’une des manières les plus sophistiquées d’ouvrir les portes, communément attribuée à Greenblatt, consistait à plier une tige de fer en formant plusieurs angles droits puis à attacher à son extrémité un morceau de bande adhésive. Glissant la tige sous la porte, un hacker pouvait ainsi la tourner de manière à ce que la bande adhésive atteignît la poignée. Si l’adhésif ajouté sur la bande tenait bon, le hacker pouvait ouvrir la porte en tirant sur la tige.
12. En fait, ce serpent était candidat à l’élection au sein de la Currier House, le dortoir de Stallman, et non pas au conseil des étudiants du campus.
13. Dans un courriel reçu peu après le dernier cycle d’édition de la première version de cet ouvrage, Stallman dit avoir trouvé également une partie de son inspiration politique sur le campus de Harvard. « Pendant ma première année à Harvard, dans un cours d’histoire chinoise, j’ai lu le récit de la première révolte contre la dynastie Qin », écrit-il. [Il s’agit de la dynastie dont le cruel fondateur brûla tous les livres et se fit enterrer avec son armée en terre cuite] « Même si sa véracité est loin d’être établie d’un point de vue historique, j’en avais été ému. »
15. La destitution (impeachement) aux États-Unis est une procédure législative consistant en la mise en accusation d’un haut fonctionnaire (président, vice-président, chef de cabinet, juge fédéral, etc.). Cette procédure permet d’engager des poursuites judiciaires vis-à-vis de ces hauts fonctionnaires que l’on destitue alors de leur poste. La procédure est votée par la Chambre des Représentants et se tient devant le Sénat, c’est-à-dire que seul le Congrès peut en entamer la procédure. Cette perspective força par exemple le président Nixon à démissionner suite au scandale du Watergate en 1974 – voir plus loin dans le texte – NdT.
16. Jeu de mot de Stallman sur l’Internal Revenue Service, le fisc américain. Nixon demandait au fisc de contrôler les membres de sa liste d’ennemis.
17. Lord Acton (John Emerich Edward Dalberg, 1834-1890), historien et homme politique britannique. Penseur libéral, il concevait l’histoire humaine comme un progrès général vers toujours davantage de liberté. Selon lui, la défense de cette liberté est un devoir moral. Il voyait en revanche le pouvoir politique comme un pouvoir de commandement qui n’engage pas la responsabilité de celui qui commande – cette responsabilité, en démocratie, revenant au peuple et à la justice. Ainsi, logiquement, place est faite à la corruption dans la sphère du pouvoir politique et, dans le cas de l’absolutisme (plus aucune responsabilité nulle part puisque le pouvoir est concentré sur un seul) la corruption est d’autant plus grande – NdT.
18. En anglais, l’appellation Mr Big désigne le chef d’une mafia.
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